Aux origines de la Blaxploitation : un sursaut communautaire et une vibration électrique. Pas de Jackie Brown ou de ciné gansta, sans cette révolution culturelle. Les rappeurs américains, les films de Quentin Tarantino ou ceux de Spike Lee doivent beaucoup au phénomène. Car, c’est un phénomène ! Un petit retour aux sources, cela vous tente ?
Travelling arrière, flash back…
Terme prononcé pour la première fois dans les années 70, la Blaxploitation se met en branle très rapidement. Contraction des mots Black et Exploitation, ce mouvement sera particulièrement actif avec des acteurs noirs tels que Fred Williamson, Pam Grier, ou encore Richard Rountree. Petit rappel politique : A la charnière des années 60 et 70, la ségrégation raciale est abolie mais les mœurs persistent. Les Noirs américains restent à l’écart du rêve blanc des premiers immigrants. Hollywood et ses quotas les cantonnent aux valeureux seconds rôles façon « M’ame Scarlett ». Le seul représentant noir étant Sidney Poitiers, l’image des noirs tournait toujours autour du même stéréotype : black boys band swinguant au sourire de VRP. De la préhistoire en somme ! Une trentaine de films vont changer la donne. C’est la Blaxploitation, phénomène miroir des aspirations politiques de la population afro-américaine.

1971 : date-clé, sortie du cultissime Sweet Sweetback’s Baadasssss Song. Un jeune réalisateur noir Melvin Van Peebles ouvre la voie de l’émancipation cinématographique noire. Il jette un pavé dans la mare hypocrite hollywoodienne et par ce petit film indépendant, où il se donne le premier rôle, il affirme sa fierté d’être noir. Avec sa bande son sur les beats funky de Earth, Wind and Fire pas encore connu, son montage efficace, caméra à l’épaule, cadrages fous, superposition d’images et son scénario révolutionnaire (un black sensuel tue deux policiers blancs, violents envers un noir et cherche à sauver sa peau), ce film fait l’effet d’une bombe. Le tagline de Baadassss le prouve également : « the film that the MAN doesn’t want you too see”, The Man à traduire comme le blanc. Branle-le bas de combat, ce réalisateur vient de créer un cinéma dédié au seul public noir, crée par des noirs, produit par des noirs et jouant la comédie ; il s’agissait d’une reconnaissance culturelle propre. Autrement dit le cinéma, Par et Pour les Noirs.
Flairant la manne financière, Hollywood s’intéresse de près au genre, qui peut lui rapporter gros. Tout de suite, il passe commande au jeune réalisateur Gordon Parks. Fleuron de la Blaxploitation, Shaft (1971) est « Le » film de référence des années 70’s. Le détonateur de Shaft : un accord de guitare reconnaissable entre tous. Le public apprécie particulièrement l’efficacité chaloupée des Beats jazz et soul, la rythmique du funk, ainsi que la voix chaude et suave de Isaac Hayes. Avec Richard Roundtree, le mythe du justicier noir qui s’oppose aux lois raciales est né ! Suivront deux suites, qui auront moins de succès en 1972 et 1973.

En 1972, quelques films incontournables de la Blaxploitation sortent : Slaughters avec Jim Brown, flic aux méthodes musclés, Superfly avec Ron O’Neal, en dealer funky, Across 110th Street avec Yaphet Kotto, premier film sur le gang noir contre celui des Italiens. Les interprétations de Jim Brown et Ryan O’Neal reflètent dès lors des hommes au physique d’athlète, de tombeurs charismatiques, ce qui représente bien le slogan de l’époque « Black is beautiful ». Ainsi, le cinéma noir se forge ses propres lois, le public s’identifie rapidement aux héros tels que Shaft, Superfly et c’est notamment à travers le cinéma noir que la parole se vulgarise. Ici, le cinéma de la Blaxploitation, c’est beaucoup de super héros noirs, de super flics, de supers caïds. Des films d’action, où les héros sont toujours des noirs fiers et cool, qui finissent toujours gagnants de la lutte engrangée et le mauvais blanc, qui finit toujours zigouillé à la fin.
L’envie d’exploiter le filon Blaxploitation pousse les réalisateurs à adapter tous les genres cinématographiques ; polar, horreur, comédie, policier et j’en passe !
Le Moins : Blacula, en 1972 avec William Marshall initiera toute une floppée d’autres genres parodiques, comédies truculentes, films de Kung-fu, scènes d’anthologie dont Black Belt Jones, Trouble Man, ou encore Dolemite, une prédilection pour les films d’horreur avec Blackenstein, Dr Black and Mr Hyde, Abby, un remake de l’exorciste ou l’atroce The Thing with two Heads (1976), dans lequel un blanc raciste se fait greffer une tête de black ???
Le Plus : en 1973, sort Black Caesar, ode au grand parrain black Fred Williamson, qui deviendra une icône du genre grâce à ce film, puis c’est au tour de Max Julien, de sublimer le genre avec The Mack, véritable fantasme des rappeurs noirs.
Mais la femme noire a aussi son mot à dire ! En 1973, les formes plantureuses de Pam Grier crèvent l’écran, dans Coffy, femme vengeresse, bien sapée, pas commode, puis dans Foxie Brown, toujours sous la houlette de Jack Hill. Sa consoeur Tamara Dobson, avec Cleopatra Jones, incarnera aussi une femme forte, sexy. Ces films, dont une héroïne féminine, sont dopés à la violence urbaine, sexuelle. Elle devient l’égérie du genre !
Héros ou salauds, les Blacks accèdent donc à la lumière, ils sont au centre de l’action, la population de référence. Des caïds, des pelles à tarte, chemises aveuglantes et forts en gueule.
Charismatiques à souhait, fine barbichette, bien sapés, coupe afro ou crâne rasé, le Black façon ciné a du style et le revendique ! Univers fait de violence, courses poursuites, cavales, et affrontements avec les forces de l’ordre, trafics en tout genre, le sexe et les règlements de compte, les réalisateurs noirs pointent du doigt le racisme, la libération des mœurs. Sex, Drugs, Funky, l’esthétique urbaine, la cool-attitude, voire la sexy-attitude, sont les mots d’ordre du genre. Donc résumons bien, dégainer les bangs bangs, tirer à tout va, s’identifier aux supers héros blacks, des filles noires sublimes qui s’émancipent, de la violence, du sexe ; voilà le quotidien d’un film de la Black Exploitation.

Pourtant, on aura compris que la Blaxploitation, c’est aussi l’âge d’or de la soul américaine, un espace de création et de revendication. Cette ère permettait que Les B.O et les films marchent « main dans la main » ; James Brown avec Black Caesar, Curtis Mayfield avec Superfly, Roy Ayers avec Coffy. Chaque artiste a su tirer profit du genre cinématographique, ce fût donc une aide mutuelle. Le genre exploite à fond les opus funk, soul, voire disco, jouant sur la sensualité, l’ambiance trouble, presque à fleur de peau. Moiteur inquiétante, tribale, impossible de ne pas succomber à l’envoûtement.
Avec le festival Wattstax, le mouvement noir a son Woodstock et aura permis la découverte de grands artistes tels que Marvin Payes, Earth Wind and Fire, Isacc Hayes.
Après 1975, le déclin de la Blaxploitation se profile avec l’arrivée de blockbusters tels que Stars Wars ou encore Jaws. La qualité des films diminue avec le temps, trop de sexe, trop de violence, de gore tue l’intérêt du film ; se profile au loin l’ombre des films de série B, voire Z ! De même, les revendications politiques se perdent et la communauté noire se tourne plus vers les films dits traditionnels « blancs ». A trop vouloir s’éparpiller dans les genres, le filon s’essouffle et perd de son aura.
Sous une apparence bricolée et exubérante, la Blaxploitation a donné ses héros blacks aux ghettos, détourné les valeurs et mis la musique au premier plan. Ce cinéma aura servi à promouvoir la figure afro-américaine dans le cinéma hollywoodien.
Aujourd’hui, la Blaxploitation se recycle avec John Singleton. Il a fait un remake de Shaft en 2000 avec l’acteur Samuel L. Jackson dans le rôle titre et un clin d’œil a été fait au « vrai Shaft », avec son apparition en oncle attitré de Shaft. Un passage de flambeau en quelque sorte ! De même, Jackie Brown de Tarantino est un hommage à l’égérie de ce mouvement : la plantureuse Pam Grier. Spike Lee, les rappeurs hip-hop tels que Fifty Cent, Snoop Dog font des clins d’œil réguliers à cet univers black, bling-bling. Plus q’une reconnaissance, ça ressemble à de la récup’. Pour le cinéma noir, le combat continue et ceci avec à l’affiche American Gangster, avec Denzel Washington.
Marika Céleste
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