le 29 octobre 2007

2046.jpgShotactu aime le cinéma. Le bon cinéma. Celui qui marque notre génération et par la même occasion l’histoire du septième art. C’est dans cet esprit-là que l’on a décidé de vous faire revivre les films qui ont marqué toute notre rédaction par sa magnificence, son originalité ou sa débilité.

Aujourd’hui, on se penche sur 2046, long métrage réalisé, écrit et produit par Wong Kar Waï en 2004. Cette œuvre cinématographique s’imprègne des codes du réalisateur hongkongais. C’est après l’impact novateur de « In the Mood for Love » que Wong Kar Waï acquiert une renommée internationale. Ses choix dramatiques, ses angles de vues, ses thématiques sur l’amour, le désir, la passion, les sentiments vus en profondeur sont autant d’éléments de son univers esthétique.

2046 nous plonge d’emblée dans l’œuvre du cinéaste asiatique. Dans un temps passé, en 1966, Chow Mo Wan nous conte en voix-off son histoire et tente vainement de finir un livre de science-fiction dans un hôtel. Il se remémore ses souvenirs, ses conquêtes qui ont succédé dans sa vie, dont quatre femmes à qui il accorde une importance particulière. Wong Kar Waï ne se contente pas de créer une atmosphère ou de souligner un caractère, une émotion : le cinéaste participe directement à sa structuration et lui donne tout son sens.

2046 évoque à lui seul une énigme ; Wong Kar Waï joue sur ce chiffre qui recèle de nombreuses significations. Dans un premier temps, il s’agit d’un numéro qui pourrait être quelconque mais qui suggère le numéro d’une chambre, témoin d’une idylle entre son premier amour, Su Li Zhen, et le héros, mais aussi « le spectateur » de l’amour déçu de la fille aînée du patron de l’hôtel et du meurtre d’une femme, Loulou, qui marquera Chow et le poussera à prendre cette chambre. 2046, c’est également le titre du roman d’anticipation qu’écrit le personnage principal, l’époque même où se situe le roman. Ce chiffre, par ailleurs, désigne un train, un univers fictif, un lointain « d’où on ne revient pas » comme le suggère Chow. De plus, 2046 n’est pas sans rappeler la date de la 50ème année de la rétrocession de Hong Kong à La Chine.

Wong Kar Waï attache dès lors une importance considérable au temps dans ce film. Sans discontinu, le temps est proposé à travers toutes ses facettes. 2046 renvoie, se fait écho du passé, présent et du futur. Chow fait appel à ses souvenirs, il substitue l’image de la première femme qu’il a aimée à celle d’une autre femme, joueuse mystérieuse dans un tripot à Singapour. Le cinéaste joue sur cette complémentarité d’une femme adorée dans le passé, mais irréelle, et une autre femme au passé douteux, présente celle-ci, qui porte le même nom que cette femme. La mystification, les correspondances, se multiplient par le temps ; les êtres ne sont plus « un » mais multiples. Comme l’exemple de la fille aînée du patron, son image présente renvoie à celle de l’androïde du futur. Il n’y a qu’une succession de répétitions sur l’espace, une obsession du cinéaste qui prend son ampleur dans les scènes futuristes du train et celles de l’hôtel.

Wong Kar Waï propose une réalité qui disparaît derrière la prolifération dans la représentation. Malgré la situation chronologique qui peut paraître éparpillée, les scènes se répondent et assurent une cohérence dans la narration. Cette idée nous est clairement présentée à travers le puzzle de rétrospection que nous fournit Chow, en alternant les différents moments temporels. Le réalisateur asiatique offre dans 2046 une dimension obsessionnelle sur le temps et on peut voir que cette idée est appuyée par les nombreux noëls qui parcourent l’action ; ceux-ci rythment le mouvement narratif. Il y a un effet de pause, une sorte de réflexion personnelle sur les moments passés, ces indications de saison sont essentiellement symboliques, « en correspondance » avec les sentiments qui décrivent avant tout un climat intérieur.

De plus, il est important de voir que ce film restitue l’atmosphère, l’esprit d’époque des années soixante ; la nostalgie, la mélancolie du personnage vont de pair avec l’évocation du passé. Les plans en noir et blanc habituellement utilisés pour les flash-back contribuent à évoquer ce regret, une suspension du temps où la couleur rend plus vraisemblable la représentation de cette émotion. Le temps imprime une poétisation à l’action ; le ralenti de certaines scènes comme la fumée d’une cigarette que fume Chow ou encore le regard las du spectateur apportent un côté précieux, un parallèle, un moment de quiétude dans l’action. Les souvenirs, dont ne peut se défaire le héros, reviennent tels un leitmotiv et prennent un mouvement cyclique, comme l’atteste les fêtes de noël ou encore l’ouverture et la fermeture du film sur la même image, « le trou du secret ». Il s’agit d’un trou dans un arbre dans lequel le héros de la même manière que dans « In the Mood for Love », dévoile son secret. Cette idée renvoie à la fixité d’un moment passé, mais aussi à la nostalgie d’un passé révolu, qui n’est plus.

Wong Kar Waï traite le temps d’une manière spécifique et celui-ci transparaît dans les indicateurs temporels des caches dans le train ; ceux-ci jalonnent l’action « 10 heures, 100 heures, 1000 heures ». Il y a à nouveau un jeu d’alternance sur les temps. De même, le train qui mène vers 2046, représente un espace temps où les souvenirs sont stockés. Le fait de se remémorer ses pensées l’ont fait transposer cet ailleurs, cette planète où la mémoire révèle chaque pan de tout passé. L’écriture du livre de Chow passe par des réminiscences où l’insatisfaction le transpose dans un monde fictif. C’est un univers fantastique, né de l’imagination du héros ; ce sont les images des souvenirs, la thématique du train, qui contribuent à la métamorphose poétique du réel. La confusion est visible par l’ajustement de l’androïde du futur et la fille du patron.

Le temps est suspendu dans ce train ; il a une fonction poétique car c’est par lui que nous avons accès à la subjectivité du personnage, ses fantasmes. Wong Kar Waï ne se limite pas à un jeu scénique pour le temps, il cherche avant tout à restituer la fidélité d’une impression, d’une émotion. On remarque également que chaque temps est associé à un lieu, le tripot se réfère au passé, l’hôtel au présent et le train au futur. Il y a cette impression que dans le film tout est lié, le personnage n’est compréhensible qu’à travers les trois espaces qui expriment ses souvenirs, ses envies. Le film prend sa source dans les souvenirs et le passé se maintient à travers le caractère dépouillé du décor, ces chambres austères où séjournent les personnages, Chow et Bai Ling, la prostituée joueuse et fougueuse. C’est le passé qui s’exprime par le décor, une symbolique du temps. Chow ressent le temps suivant la manière dont il le vit, par les souvenirs.

Marika Celeste 

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|Publié par shotactu |dans la Catégorie: Ciné/Télé, GÉNÉRATION SHOTACTU|
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